A l’orée de la nuit de Charles Frazier

Luce vit seule depuis des années de l’autre côté du lac qui la sépare du village de son enfance. La jeune femme vit chichement et simplement au contact de la nature, hébergée dans une maison bien trop grande dont elle est la gardienne jusqu’à ce que les descendants du vieux Stubblefield décident de se manifester. Lorsqu’on lui confie ses deux neveux orphelins, Luce va devoir s’habituer à leur étrange silence et leur crainte aussi tenace que la sienne des hommes. Car Lily, la mère des jumeaux, a été tuée devant leurs yeux par leur beau-père Bud, un costaud buté pour qui le sang est la clé d’une religion personnelle longuement pratiquée. Franck et Dolores, les enfants, commencent à peine à s’aventurer dans leur nouvel environnement qu’il va leur falloir compter avec le jeune Stubblefield qui n’a d’yeux que pour leur tutrice, et qui va patiemment tenter de se faire une place dans leur petite vie en marge de la société. Au même moment, la justice américaine a libéré Bud qui n’a plus qu’un but : récupérer son argent dissimulé par Lily avant sa mort, cet argent que sa défunte femme a probablement confié à sa sœur…

Comparé par l’éditeur à une longue « nuit du chasseur » : un western d’une beauté crue et crépusculaire, je suis complètement en phase avec ces couleurs et ces adjectifs, un peu moins avec le terme de « western » bien qu’il y ait une ambiance propre à l’Amérique des grands espaces. Charles Frazier est véritablement un conteur, on a l’impression d’être assis en tailleur devant un feu de bois, une nuit de camping en forêt, écoutant attentivement la voix nous parler de ces personnages singuliers, brisés par une communauté indifférente à leur fêlures…

Le texte est tellement riche qu’il pourrait être étudié à maintes reprises, mais en même temps le récit est tellement fluide qu’on avance dans l’histoire avec plaisir, redoutant ce qui peut advenir de nos personnages trop doux pour ce monde de brutes, et en même temps déjà maintes fois testés. Où sont leurs limites ? Si nous avions subi les mêmes coups du sort, aurions-nous réagi de la même manière ?

Pour vous donner une idée sur l’état d’esprit initial de notre héroïne au début du roman :

Quel bien le monde te fait-il ? Telle était la question que Luce se posait depuis trois ans et la réponse qu’elle avait trouvée était élémentaire. Une partie affreusement importante du monde ne te fait pas le moindre bien.

Et vous vous en doutez, ce n’est que le début et Luce aura bien raison de se mettre en garde. Car dans ce roman il y a bien sûr Bud, le stéréotype du vilain dans ce qu’il a de plus pur : beau, fort, mais dénué d’intelligence sociale ou de bonté innocente. La brute épaisse. Mais il y a aussi Luce qui se met elle-même des bâtons dans les roues : à trop vouloir se protéger, ne passe-t-on pas à côté de la vie ? Heureusement que Stubbelfield est assez patient pour remettre en question les certitudes de la jeune femme. Autour de ce noyau, Charles Frazier ajoute des personnages qui n’ont de secondaire que le nom, chacun étant à lui seul un exemple de complexité humaine à part entière. Il y a la douce Maddy, qui vit non loin de Luce et des enfants, le drôle de flic Lit, qui joue un rôle essentiel dans ces histoires passées et futures, et également le souvenir de Lola, la mère infantile…

En bref : ce roman est superbe, c’est une ballade douce-amère qui questionne et apaise à la fois, n’hésitez pas à vous laisser bercer par cette ambiance entre chien et loup !

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