Amours de Léonor de Récondo

Sublime, sublime, sublime.

Je vais commencer cette chronique en vous disant qu’il faut le lire. Un texte aussi beau et touchant que celui-ci mérite d’être partagé, comme l’Amour dont il est question. Ou plutôt les amours au pluriel.

Nous sommes au tout début du XXème siècle, en 1908 ; Victoire est une jeune femme heureusement mariée à un notaire. Son mari, Anselme de Boisvaillant, n’est cependant pas très présent dans la maison exempte d’enfants, il préfère se réfugier dans son travail. L’amour du travail bien fait. Mais malgré tout, Victoire aime sa situation : un beau nom à particules, des domestiques loyaux et investis dans la maisonnée, il n’y a bien que cet ennui  qui l’agace, et les moments où son mari vient « consommer » leur engagement qui lui déplaisent. L’amour des apparences donc.

Céleste, elle, est transparente. Elle est la domestique qui répond aux exigences d’Huguette l’intendante, qui s’efface devant Madame et Monsieur. Particulièrement lorsque Monsieur lui rend visite dans sa chambre de bonne et qu’elle abandonne son enveloppe charnelle violée pour s’évader en pensée dans son jardin secret. Un jardin secret qui est en fait la forêt de son enfance. Et elle peut ensuite remercier et prier la Vierge Marie pour sa protection. L’amour d’une idole.

Mais un jour, la bonne Céleste va tomber malade, son ventre ne cessant d’enfler et ses menstrues ne venant pas. N’osant dévoiler ce lourd fardeau à personne, pas même à Huguette —surtout pas à Huguette à qui elle avait oser mentionner les venues de Monsieur et qui lui avait seulement dit de se taire et de rester digne— elle va avoir une idée saugrenue qui va précipiter les événements : et pourquoi ne pas emprunter à Madame un de ses corsets pour cacher son état ? Victoire va arriver sur ces entrefaites et découvrir la nudité de sa domestique, toute en rondeurs et voluptés, alors qu’elle-même ne s’est contemplée qu’une seule fois de plein pied sans rien voir d’autre qu’une silhouette gauche et frêle. La gêne de son propre corps contre la beauté révélée de Céleste.

Découvrez ce qu’il adviendra de Céleste, de Victoire, de l’enfant à naître et du reste de la maisonnée : un texte subtil et profond, divinement raconté.


Si vous l’avez déjà lu, ou pour aller plus loin, voilà ce qui m’a plu après ce récit initial :

(attention, peut contenir des spoilers !)

A l’époque actuelle où certains osent encore vouloir mettre les femmes dans une case en dépit de toute intelligence, c’est intéressant et plutôt soulageant d’avoir un récit tel que celui-ci où les sentiments des personnages font écho à nos réflexions. On voit le chemin parcouru depuis plus d’un siècle et cela fait du bien. Par exemple, traitons la question des classes sociales : Céleste étant domestique, elle ne peut pas s’adresser comme elle le souhaite à qui elle le souhaite, en public notamment. Impensable de nos jours, de mon point de vue du moins : s’il est vrai que le respect est dû à chacun, on devrait également se sentir en droit de tenter d’engager la conversation avec n’importe quelle autre personne. Si on aborde la question de la place de la femme dans la société, cela ajoute une « tare » à la condition de la gentille Céleste : domestique ET femme… Deux fois moins de chances de s’exprimer et de s’épanouir.

Et Victoire alors ? Les mœurs se libèrent, les corsets se délacent, mais le train de la modernité a encore une longue voie devant lui. Lorsque Victoire se libère enfin de sa réserve ingénue, lorsqu’elle découvre l’Amour et le plaisir qui avaient tant manqués à son accomplissement, elle se sent enfin le droit de répondre, avec des pincettes quand même, à son mari qui l’a trompée dans sa chair et dans ses propos et qui ne partage aucun intérêt commun avec elle, qui ne dort même pas avec elle d’ailleurs. Oh la belle vision du couple ! (ironie inside) Forcément, cette « liberté » de pensée hérisse le bonhomme qui pensait que sa chère compagne était déjà libre, ben oui voyons, mais dans les limites du convenable, c’est à dire ce que la société, lui-même ainsi que l’Eglise décident de ce qui est digne pour une femme de son rang. Sois belle et tais-toi donc, plutôt glaçant et rageant. Vive l’émancipation de l’héroïne, malgré les tourments que cela entraîne !

Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d’un sentiment qui balayera tout.

sur la quatrième de couverture

On vient de parler des barrières sociales, parlons des convenances qui font malheureusement encore débat de nos jours. Est-il inconvenant de tomber amoureux/se d’une personne qui vous respecte telle que vous êtes ? Dans le roman, Victoire et Céleste vont se découvrir petit à petit comme femmes, chacune prenant conscience du corps de l’autre ainsi que du sien, une révélation qui leur procurera quelques instants de bonheur véritable. Non, « faire l’amour » n’a rien à voir avec les assauts gauches et imposés d’un vieux ventripotent, et non, ce n’est pas nécessaire que les deux participants soient de sexe opposé. Qu’ils soient consentants, par contre, rend les choses déjà beaucoup plus agréables !

Une fois que Victoire aura découvert cet amour insoupçonné, elle sera à même d’en offrir à son tour à l’enfant qu’elle a exigé comme sien, qu’elle a même volé à sa mère qui est maintenant son amante. C’est cela aussi qui est beau dans Amours : aucune trace de manichéisme, tout n’est jamais tout noir ou tout blanc. Personnellement le personnage de Victoire m’a royalement exaspérée par moments, ses excès de pouvoir, sa négligence… Mais Léonor de Récondo lui a insufflé une bonne dose d’humanité et de très beaux passages philosophiques, qui nous font l’aimer alors que quelques pages plus tôt on aurait voulu la secouer comme un prunier. Un très bon dosage de l’âme humaine.

Pour conclure (et écourter mes analyses et divagations), j’ai trouvé ce roman aussi charmant qu’alarmant, très romantique et délicieusement écrit. Dans l’air du temps. Un gros COUP DE CŒUR !

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