Breaking Bad et le Harcèlement moral

*cet article contient des spoilers sur la série Breaking Bad, vous êtes avertis !*

Breaking Bad, vous en avez déjà forcément entendu parler : c’est cette série TV américaine extraordinaire où un prof de chimie découvre qu’il a un cancer et se prend à côtoyer le monde de la drogue grâce à ses talents de chimiste pour subvenir aux besoins de sa famille. Une grosse erreur au service de magnifiques sentiments, le pitch de départ a tout pour plaire : on a l’injustice de sa situation avec le cancer, le côté subversif avec la drogue, et un peu d’héroïsme car il faut une bonne dose de courage pour se faire respecter et exceller dans ce milieu hostile. Comment ce petit prof qui trime à la fois à l’école et dans un centre de lavage pour arrondir les fins de mois, qui se fait marcher sur les pieds, moquer par son beau-frère agent des stup’, bref, comment ce type normal, intelligent et a priori honnête en arrive en quelques saisons à devenir l’anti-héros le plus vil et manipulateur qui ait été inventé ?

On peut trouver quelques éléments de réponse dans Le harcèlement moral de Marie-France Hirigoyen, sous-titré La violence perverse au quotidien. J’ai lu cet essai il y a quelques temps pour faire le point sur une relation qui périclitait, et ce que j’ai pu en lire m’a fait froid dans le dos, tout en m’apportant énormément au niveau de l’analyse et la psychanalyse plus précisément.

Mais revenons-en à Breaking Bad, que j’ai découvert tardivement cette année. Au regard de cette lecture, les saisons de cette série (que j’ai adorée en passant) m’ont fait réfléchir au personnage de Walter White et à son évolution. Dans la première saison, on ne peut s’empêcher en tant que spectateur de lui trouver de la sympathie, même lorsqu’il fera ce choix étrange de refuser l’argent que lui offrent généreusement ses anciens associés qui ont fait fortune quand lui s’est retrouvé sur le carreau, et de se lancer à la place dans un business très borderline avec un ex-élève junkie, le tout en mentant sciemment à sa famille. Evidemment, il faut un point de départ à cette série, et on commence avec l’orgueil. L’orgueil mal placé d’un type qui en veut (à raison) à d’anciennes connaissances et refuse leur argent car il refuse leur assistance, qu’il conçoit comme de la pitié. C’est un choix comme un autre, peut-on penser, sauf que c’est un choix qui booste l’égo de M. White tout en mettant en danger sa famille. Et le plus ironique ? C’est qu’il va utiliser cette famille comme moyen de justifier tous ses excès, et je dis bien tous : mensonge par omission, détournement des faits, mensonge par choix = manipulation, calcul de ce que peut lui rapporter une relation, production de drogue, deal de drogue, recel de cadavre, complicité de meurtre, meurtre avec préméditation… Eh oui, tout commence avec l’orgueil et va jusqu’au paroxysme du malfaiteur.

Breaking Bad et le Harcèlement moral

Je suis pétri de bonnes intentions, si si…

C’est un crescendo qui ne cesse d’empirer alors qu’on est à bout de souffle et qu’on ne peut s’empêcher, en tant que téléspectateur, de justifier les actions de Walter par tous les moyens : oui mais c’est un héros, la preuve c’est LE héros de cette série. Faux, c’est un anti-héros, il reste le personnage principal sur qui est mise la lumière, ce qui n’empêche qu’il peut être jugé pour ses actes tout comme les autres personnages.

[…] autant de méchanceté ne peut venir que de beaucoup de souffrance. [Le personnage] nous apitoie comme [il] apitoie sa famille et, par là même, nous manipule comme [il] manipule sa famille.

p.9 in Le Harcèlement moral, M-F. Hirigoyen, ed. Pocket 1999

Nous nous sommes tous faits manipuler. Mais comme c’est une série TV et pas la vraie vie, ouf, rien de grave, reste à profiter de cette analyse et de déceler autour de vous les personnes perverses qui, je l’espère, ne sont pas douées en chimie et n’ont pas dans l’optique de tuer tout le monde pour gagner toujours plus d’argent !

Dans l’essai Le harcèlement moral devenu un classique, vous trouvez dès l’introduction des petites phrases d’analyse très justes et concises qui pourront vous faire penser à Walter White, ou bien aux autres personnages qui interagissent avec lui, notamment sa femme Skyler qui se retrouve dans une position de victime bien flippante, surtout à partir de la saison 3, où elle prend enfin conscience de l’étendue des mensonges et des dangers de son mari. Mais à la lecture de ce livre, vous ne pourrez vous empêcher d’analyser tout comportement pervers, car malheureusement la société actuelle ne manque pas d’exemples de ceux que Marie-France Hirigoyen présente comme des personnalités perverses narcissiques. Et sa conclusion reste encore très actuelle plus de quinze ans plus tard :

L’imagination humaine est sans limites quand il s’agit de tuer chez l’autre la bonne image qu’il a de lui-même ; on masque ainsi ses propres faiblesses et on se met en position de supériorité. C’est la société tout entière qui est concernée dès qu’il est question de pouvoir. De tout temps, il y a eu des êtres dépourvus de scrupules, calculateurs, manipulateurs pour qui la fin justifiait les moyens, mais la multiplication actuelle des actes de perversité dans les familles et dans les entreprises est un indicateur de l’individualisme qui domine dans notre société. Dans un système qui fonctionne sur la loi du plus fort, du plus malin, les pervers sont rois. Quand la réussite est la principale valeur, l’honnêteté paraît faiblesse et la perversité prend un air de débrouillardise.

[…]

Si les individus ne stoppent pas seuls ces processus destructeurs, ce sera à la société d’intervenir en légiférant. […] Si vous ne voulez pas que nos relations humaines soient complètement réglementées par des lois, il est essentiel de faire acte de prévention auprès des enfants.

p.241-243 in Le Harcèlement moral, M-F. Hirigoyen, ed. Pocket 1999

Alors accordez-vous quelques échecs, essayez d’éviter par tous les moyen ces personnalités toxiques et à défaut ne rentrez pas dans leur jeu.

La perversion fascine, séduit et fait peur. On envie parfois les individus pervers, car on les imagine porteurs d’une force supérieure qui leur permet d’être toujours gagnants.

p.10 in Le Harcèlement moral, M-F. Hirigoyen, ed. Pocket 1999

Vous qui avez vu le final de Breaking Bad, vous savez qu’il n’en est rien. A la fin, le héros admet enfin à sa femme son égocentrisme, dont il ne devait même pas se rendre compte. Il redevient humain, quoique toujours assez flippant puisqu’il admet que cette vie qu’il a menée quelques temps et qui a coûté à tant d’autres personnes, cette vie lui plaisait, parce qu’il se sentait fort. Il était le meilleur dans son domaine, il a su éviter de nombreux écueils, il a pu manipuler à sa convenance un jeune homme déjà un peu paumé et lui retirer tout bonheur dès que cela remettait en question ses plans personnels. Il avait l’impression de protéger sa famille parce que l’argent était une valeur plus grande que la compassion selon lui. Il voulait leur faire du bien, il ne leur a amené que du mal et des années de psy à mon humble avis (« Papa est un producteur/dealer de drogue qui a tué un autre grand caïd, protégé le meurtrier d’un enfant, violé ma mère et tenté de la tuer avec un couteau quand elle s’est enfin opposée à lui » – Ça fera trois séances par semaine pendant au moins vingt-cinq ans, merci !)

Pour résumer : la manipulation, c’est mal, la loi c’est parfois pas si bête que ça.
Oh et juste parce que ça m’a beaucoup fait rire :

En tous cas BRAVO aux scénaristes de cette super série qui ont complètement sondé l’air du temps.

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