Les relations humaines: séries télévisuelles, teen series, fictions, « La femme gelée » d’Annie Ernaux, « La Barbe-Bleue » de Perrault, « Les Sangs » d’Audrée Wilhelmy

Je vous invite à lire mon travail sur deux conférences littéraires écoutées dans le cadre de mon M2 en études culturelles. Il est bel et bien question de livres, dans une perspective d’étude des relations humaines, puis de lien avec mon mémoire sur les figures de Barbe-Bleue et ses femmes en littérature, notamment chez Perrault et dans le roman Les Sangs d’Audrée Wilhelmy, autrice canadienne francophone.

Sébastien Hubier (Université de Reims) : « Le genre des teen series : fictions d’adolescents ou fictions pour adolescents ? »

              Dans cette conférence, Sébastien Hubier s’intéresse à l’évolution des « teen series », les séries télévisuelles ayant pour cible et comme personnages principaux ou secondaires des adolescents. En analysant l’évolution de ce format vidéo plus court et répétitif que son proche parent le cinéma, il décortique les « mécanismes compliqués de l’adolescence », où les relations humaines sont mises en scène par le biais de la fiction. L’un de ses objectifs est de montrer en quoi ces séries sont le reflet allégorique de notre société et dans quelle mesure elles s’inspirent de la réalité pour proposer une vision transgressive ou attendue des relations que peuvent entretenir les « 12-34 ans », soit des pré-adolescents à ceux qu’on a plus tard appelés les « adulescents », avec le monde qui les entoure. De plus, la question invitant à un choix entre « fiction d’adolescents ou fictions pour adolescents » est centrale mais il est difficile de trancher. En effet, d’un côté les séries TV mettant en scène des soi-disant mineurs sont de plus en plus regardées par les adultes de notre société hypermoderne, et de l’autre il est indéniable que ce média interpelle et fidélise ces individus en devenir que sont les adolescents et dont la complexité psychologique est source de multiples structures de scenarii.

Cette conférence entre en résonnance avec mes propres recherches puisqu’elle interroge les destinataires d’une œuvre produite à la base pour un jeune public, mais dont les réalisations successives peuvent être appréciées par un plus large auditoire suite à l’évolution du genre ainsi que celle des relations humaines présentées.

Depuis le conte Barbe bleue attribué à Charles Perrault et repris à notre époque par Audrée Wilhelmy dans un roman sulfureux intitulé Les Sangs, le conte pour enfants a évolué au même titre que les premières séries télévisuelles dans les années 1970. Ces deux genres se sont adaptés aux nouvelles problématiques de la société actuelle, et cela a pu modifier leur forme : en insistant sur les sentiments des personnages, la série télévisuelle a développé un « mode introspectif » s’appuyant sur l’effet de « caméra subjective ». De la même manière, le conte que j’étudie s’est vu réécrit à la première personne, dans un texte parfois proche du journal intime, notamment celui concernant le premier personnage qui est une jeune fille découvrant l’adolescent qui deviendra Barbe Bleue. Ces mutations artistiques ont engendré une accélération du tempo narratif, à la fois dans les séries TV et en littérature, multipliant les points de vue et permettant une représentation plus diverse de la pyramide des âges. Le « ton enfantin » original a disparu, laissant la place à un discours plus direct et racoleur, en phase avec la société contemporaine.

En outre, comme l’affirme Sébastien Hubier, « les questions propres à l’adolescence dans la postmodernité actuelle sont plutôt marginalisées ». En effet, les adolescents mis en scène dans les « teen series » ainsi que dans Les Sangs se trouvent confrontés à des problématiques qu’on pourrait qualifier d’« adultes », reposant parfois sur des stéréotypes tenaces. Cependant, le méta-univers dans lequel ils évoluent permet de confronter des individus à une réalité subjective. Le passage de l’enfance à l’âge adulte, que ce soit à la télévision ou en littérature, est fortement marqué aujourd’hui par la déconstruction des modèles attendus. Ses thèmes de prédilection sont « la violence et le désagrément social », une « iconographie sexuelle manifeste », thématiques également centrales du roman de Wilhelmy. Le postféminisme qui a pu être relevé dans certaines séries modernes fait encore une fois écho à la démarche artistique de l’autrice canadienne que j’étudie et qui remet en question les notions de construction sexuelle de la femme ainsi que de consentement, notions plus difficiles à déceler dans le court texte de Perrault.

Ainsi, le recours aux adolescents dans les sagas télévisuelles et en littérature semble avoir toujours eu pour but de transmettre un savoir proposant des modèles et des contre-modèles d’interactions entre les êtres humains. Sébastien Hubier évoque une « mise en scène de la conformité et de la déviance », des « excès et des défauts » exploités par ces deux arts au bénéfice des plus jeunes dans leur volonté première de réalisation, mais qui aboutit à la représentation d’une multiplicité de relations, bénéfique à tous, adolescents comme adultes. Cette diversité de points de vue permet alors au spectateur ou au lecteur d’établir « des hiérarchies actancielles et axiologiques » pour se construire dans sa relation avec autrui.

Gallica BNF

Aude Laferrière (UJM) : « “Devenir quelqu’un, ça n’avait pas de sexe pour mes parents” : L’écriture d’une taxinomie genrée dans La Femme gelée de Annie Ernaux »

           Aude Laferrière, à travers « L’écriture d’une taxinomie genrée dans La Femme gelée de Annie Ernaux », dresse une analyse transdisciplinaire entre études linguistiques et études sur le genre, aussi appelées « gender studies » en version originale anglaise. Elle interroge la « déconstruction des fondements » légués par la famille de l’autrice, fondements reposant sur une éducation moderne ne tenant pas compte des stéréotypes sociaux établissant de nombreuses différences entre les femmes et les hommes. Elle démontre également que ce récit autobiographique repose sur une construction littéraire mettant en valeur un « fatum genré qui gouverne la société ». Ainsi, cet ouvrage interroge le manichéisme social dans les années 1980 et son utilisation littéraire, qui se révèle un excellent catalogage d’exemples et de contre-exemples sur la répartition des rôles genrés au sein des relations humaines. De plus, Aude Laferrière met en valeur les paradoxes de cette « taxinomie » qui vise à dénoncer la domination masculine dans la langue ainsi que dans la société, alors que le récit de vie d’Annie Ernaux tend à montrer comment elle-même s’est pliée à certains standards sexués, notamment ceux encadrant le rôle de l’épouse et de la mère, révélant une crise existentielle et individuelle profonde.

        Cette conférence fait écho à mon sujet de mémoire qui interroge clairement les rapports masculins et féminins à travers la figure de l’époux monstrueux, la Barbe Bleue, et ses nombreuses femmes. On retrouve dans l’ouvrage d’Annie Ernaux, comme dans celui d’Audrée Wilhelmy, une volonté de critiquer, ou du moins d’interroger, la doxa entourant les relations hommes-femmes et établissant la supériorité masculine dans la société.

           Dans un premier temps, d’un point de vue purement stylistique, on retrouve cette « taxinomie genrée » dans mon corpus de textes : il y a en effet un aspect cataloguant hommes et femmes dans tous ces récits ; une analyse des champs lexicaux assignés aux hommes ou aux femmes peut se révéler éclairant. Aude Laferrière évoque en revanche un classement binaire, opposant les deux sexes, qui est plus nuancé chez l’autrice des Sangs où on perçoit une multiplicité de figures féminines. De plus, on a relevé de « nombreux virages stylistiques » dans La femme gelée qui font également écho à la genèse du conte Barbe Bleue, publié par Charles Perrault au siècle Classique, ainsi qu’au texte polyphonique de sa réécriture contemporaine, qui comporte par ailleurs des focalisations internes nombreuses. La dimension autobiographique chez Ernaux et ces narrations à la première personne dans le roman que j’étudie peuvent avoir des similitudes, notamment dans la manière de raconter l’idéologie de la différence sexuelle.

          Dans un second temps, la remise en question du déterminisme social se retrouve dans tous ces ouvrages. Clichés et stéréotypes de genre sont appréhendés à travers leurs usages dans la langue ainsi que dans l’attribution sexiste de rôles. Selon le narrateur ou la narratrice, ces constructions sociales peuvent se voir appuyées, revendiquées, ou bien au contraire méprisées et critiquées. Si la domination masculine est prépondérante dans la problématique d’Annie Ernaux, la soumission au mari et aux hommes en général se retrouve de même dans le conte de Perrault comme dans sa réécriture, ainsi que les figures de « femmes gelées dans des rôles ou des représentations ». De plus, parmi les autres sous-thèmes évoqués dans cette étude sur les genres et leurs canons, on retrouve des sujets concomitants tels que la « séduction » féminine, la « falsification de soi » ou la « dénaturation » des femmes, la réduction d’un sujet féminin à un rôle prédéterminé attendu et reconnu par la société, la « dépossession ontologique » d’un individu confronté à un autre.

Ainsi, tous ces ouvrages partagent une véritable « écriture de l’atypie », suivant la formule d’Aude Laferrière. Annie Ernaux a repris des canons établis pour les déconstruire, mettant en avant le paradoxe existentiel qui l’habite et qui est partagé par les héroïnes entourant l’ogre du conte : une aspiration à la liberté et à l’émancipation, qui se mêle à une certaine intériorisation de la soumission à une autorité masculine supérieure, modelant ou non à sa guise sa Galatée, tel un nouveau Pygmalion.

Walter Crane

Si vous avez lu jusque là, je vous remercie ! Personnellement je trouve ce sujet passionnant, et bon, j’ai aussi un peu reçu la note maximale à ce devoir, alors j’ai juste envie de réaliser la danse de la joie…

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